Du Sujet et de son monopole, de la vérité
Bonjour chers Amis,
Le « grand meeting » de l’ECF, salle de la mutualité la semaine dernier, quelques uns des textes de
Jacques-Alain Miller qui l’avaient annoncé, hier encore l’invitation de l’ALI a la présentation du livre d’Hélène Feuillet «La psychanalyse est un
humanisme », me plongent dans un état qui n’est pas sans me rappeler l’inquiétante étrangeté dont parle Freud. Bernard-Henri Lévy au meeting
précité a signalé sa propre « perplexité » et ce qu’il a dit a été encore bien plus clairement soulignée par son lapsus sur
l’interpellation/interprétation de J-A M, auquel il a cependant apporté un soutien, presque sans réserves.
Je m’explique :
Face aux pratiques, et aux recherches, qu’elle spécifie de « cognitivistes » - la psychanalyse se voile la face, crie à l’horreur, à l’inhumanité quand ce
n’est pas au négationnisme et à l’antisémitisme et, de proche en proche, s’isole de la recherche et de la science elle-même. C’est ainsi que dans un exposé, pourtant d’une très haute tenue, Eric Laurent s’en est pris à Daniel Kahneman – je gage que peu d’entre vous le connaissent ici ? – Prix Nobel d’économie 2002 pour des travaux pourtant directement fondés
sur L’assertion de certitude anticipée de Lacan !
Difficile d’en faire le chef de file des négationnistes, lui dont le père a été arrêté puis libéré de Drancy, comme Eric Laurent me l’aura appris.
Dès lors, la psychanalyse commence à dénier, je ne vois pas d’autres termes appropriés, toute la recherche scientifique,
c'est-à-dire à mépriser le « Logos », la Raison.
Elle est, comble du comble, dans la position de Faust dont le poète s’écrie :
« Méprise seulement la Raison et la Science (Vernunft und Wissenschaft), armes suprêmes de l’homme. »
Je crains que, contrairement à ce qui bien souvent s’écrit, la psychanalyse, quand bien même elle serait le revers du Savoir (a/s2), n’ait le monopole ni du Sujet, ni de la Vérité, ni même de la Vérité du Sujet !
Il n’y a savoir que du désir, disait déjà Socrate, d’un savoir dont la logique est l’écriture de l’articulation mais qui ne s’y limite pas pour autant.
Et les psychanalystes seraient bien les seuls à ne pas avoir remarqué que les sciences » dites dures » ont,
depuis près d’un siècle, réintroduit la subjectivité et renoncé à l’imaginaire d’une science-objet. C’est la suite du débat E.P.R, de celui Einstein et de Bohr plus précisément
qui, après-coup, a fécondé et renouvelé toute l’approche scientifique.
N’êtes-vous pas, psychanalystes, dans la position des opposants à la psychanalyse telle que Freud les
stigmatisait : ils en sont des opposants d’autant plus déterminés qu’ils la connaissent moins !
Croyez-vous qu’il soit possible de se barricader dans un camp retranché, à l’instar de Priam dans Illion, derrière la
ligne Maginot des textes canoniques, comme si la psychanalyse avait pris dans le Savoir la place des mathématiques dont Aristote disait (déjà)
dans la Métaphysique :
« Aujourd‘hui les mathématiques sont omniprésentes, et il faudrait les connaître pour comprendre le reste des choses ! »
Croyez-vous que la psychanalyse soit, à elle seule, toute l’anthropologie, au motif que l’homme pourrait se réduire à
une fonction de langage?
La psychanalyse, comme la logique avec Aristote pour Kant, serait close avec Freud et Lacan ?
Elle pourrait se figer dans une frilosité inquiète, dans une ignorance superbe de la marche des sciences ?
Quand bien même la psychanalyse serait, comme le dit Jacques-Alain Miller, sur la bordure du discours scientifique, elle ne saurait pour autant
en arrêter le cours.
Malaise dans la culture, c'est le moins que l'on puisse dire !
Bien cordialement,
Jean-Pierre Edberg
jean-pierre.edberg@wanadoo.fr